INTERVIEW – Cyril Dion, co-fondateur du mouvement Colibris

INTERVIEW – Cyril Dion, co-fondateur du mouvement Colibris

18 novembre 2018 0 Par Anastasia

Les 27 octobre à l’aéronef de Lille et 10 novembre à Grenoble, le Chant des Colibris a pris ses quartiers. Deux concerts en grandes pompes pour favoriser le rassemblement des individus autour de l’Art et la musique plus particulièrement, sur fond de mise en mouvement social et écologique

Nous avons rencontré Cyril Dion, co-fondateur du Mouvement des Colibris avec Pierre Rabhi mais également réalisateur du film Demain et auteur du livre “Petit manuel de résistance contemporaine” pour en savoir plus sur cette mobilisation et approfondir l’urgence de l’action individuelle et collective.

Vous évoquez la place des récits dans la culture collective, en quoi sont-ils une réponse aux enjeux environnementaux ?

A mon sens, la crise que l’on vit est à la fois écologique et civilisationnelle. 
Les scientifiques indiquent qu’avec le réchauffement climatique et la disparition des espèces, c’est l’humanité toute entière pourrait disparaitre. Une part significative de notre civilisation pourrait alors s’effondrer. Les récits sont au fondements de notre organisation sociale, politique et culturelle : car tout est récit. Nous passons notre temps à raconter des histoires et ce sont des grands mythes qui sont à la source des idéologies majeures – que ce soit le libéralisme, le communisme, le capitalisme, les grandes religions… La réponse urgente à donner à cette crise, au moment le plus délicat de l’humanité, c’est de réinventer le récit.

Sortir de ce récit consumériste et capitaliste actuel qui dicte que : « plus nous avons d’argent, plus nous possédons de choses et plus nous serons heureux » pour rentrer dans un récit qui est plutôt de l’ordre de : « L’être humain et la nature sont irrévocablement liés. En détruisant la nature, l’être humain se détruit lui-même ».

Finalement, ce qui fait notre bonheur ce n’est pas d’avoir forcément plus d’argent mais c’est de développer nos talents, d’être capable d’être reconnus, de s’exprimer, de vivre des choses qui nous font grandir dans le domaine de l’être plutôt que dans le domaine de l’avoir.
Les artistes ont un rôle fondamental pour porter ces messages et insuffler de grands changements culturels.

Dans les grandes ruptures historiques, les artistes ont toujours été présents car sont à l’avant-garde de l’intuition et approchent de nouveaux imaginaires; ils sont capables d’émouvoir, de parler à notre dimension sensible et pas seulement intellectuelle. Or aujourd’hui, on se cantonne beaucoup sur le champ écologique à un discours intellectuel et on arrive pas vraiment à mobiliser les individus.

Etymologiquement, ce qui nous « meut » c’est l’émotion. Et l’émotion peut être créée par des histoires, par l’art, la musique, la littérature, la poésie, le cinéma, la peinture… Je travaille particulièrement à développer des oeuvres artistiques qui vont dans ce sens et essaye d’entrainer d’autre artistes dans cette direction. 

Y a t-il un devoir de représentativité qui incombe aux personnalités publiques ?

Sans parler de devoir, c’est au moins une responsabilité. Cette responsabilité ne se limite pas aux artistes. Si nous savons  aujourd’hui que dans 30 ans l’humanité risque de s’écrouler, quel que soit notre métier, nous avons la responsabilité de faire quelque chose. A plus forte raison, lorsque l’on est une personnalité publique, car nous avons la capacité de toucher beaucoup d’individus.  Il convient de voir comment on peut utiliser cette notoriété et influence pour résoudre un certain nombre de problèmes qui sont devant nous. 

Quel a été le cheminement pour rassembler des artistes autour du projet Colibris ?

Colibris et moi-même étions en contact avec quelques artistes qui étaient touchés par le sujet. Nous nous sommes demandés comment nous pouvions élargir le champ des possibles.

Nous avons alors envoyé des DVDs de Demain et le bouquin « La sobriété heureuse »  de Pierre Rabhi à des maisons de production pour qu’ils les diffusent aux artistes. Ceux qui se sentaient touchés nous ont rejoint dans les bureaux de Colibris et nous avons commencé à discuter du projet. L’idée était qu’ils mettent un peu de leur temps et énergie au service de la question écologique et plus largement, de la construction de nouveaux modèles de société. 

La réaction a été très positive immédiatement. Les artistes nous ont rendu visite et la plupart se sont ensuite engagés dans une tournée de concerts et ce qui est intéressant, c’est que cela eu un impact sur leur création. Le nouvel album de Dominique A contient des chansons telles que : « Se décentrer », « La mort d’un oiseau » ou « Cycle » – toutes ses chansons sont sur l’album Toutes Latitudes.
Je suis devenu assez proche de John Cherald, Arthur H, Emilie Loiseau… qui elle était déjà engagée depuis un bon moment. Ca leur permet d’aller plus loin dans leur démarche, en se disant qu’ils ont une responsabilité. Ils ont envie d’en parler leur création désormais par ce qu’ils se sentent touchés. Ca fait partie de leur vie, notre vie, de notre réalité, de ce qui nous préoccupe et nous met en mouvement. 

Quels sont les récits qui vous ont marqué ?

Deux des livres qui m’ont touché sont “Sur la route” de Kerouac et “La route” de Cormac McCarty – je dois être un peu obsédé par ces histoires de routes. Sur la route raconte l’histoire de la Beat Generation qui tente de se battre contre le mythe du progrès consumériste. 
« Nous ne voulons pas travailler dans une boite -comme dit Pierre Rabhi- se coller un crédit pour s’acheter un petit pavillon »

Ce que nous voulons c’est bruler, se consummer, nous voulons donner de l’intensité à notre vie, vivre un million d’expériences.

C’est ce que décrit Sur la route et ça m’a profondément marqué. Ce qui m’attire, c’est aussi tout le courant musical qui en découle car la Beat Generation, c’est évidemment Bob Dylan, David Bowie et toute l’énergie rock de l’époque. Ils remettaient en question le mythe dominant de la société, ça m’a construit. 

La Route est un récit post-apocalyptique qui tente de donner un visage à l’humanité qui ne se redresse pas et ne se prend pas en main. Ces images, ce sont aussi celles que nous avons évoquées lorsque nous avons filmé Detroit dans le film Demain avec Mélanie Laurent.
C’était saisissant de désolation, de destruction et dans le même temps, il y avait plus de fascination que de terreur. 

Comment accompagner ceux qui se sentent démunis face à de si grands enjeux ? 

Le fait de se sentir tout petit et impuissant face à des enjeux qui sont énormes est légitime. Il existe une forme de distortion entre la disparition des espèces, le climat qui se dérègle et moi-même.

Il est difficile de réconcilier le fait de faire du vélo plutôt que de prendre sa voiture, arrêter de manger de la viande et le réchauffement climatique. Il y a une vraie dissonance cognitive car on se dit qu’on ne va pas résoudre problème individuellement. 

C’est pour cette raison qu’on a besoin d’inscrire ce qu’on fait dans un récit plus global. C’est pour cette raison qu’on a fait Demain – pour essayer de montrer un horizon. En montrant que chacun d’entre nous peut participer à construire un monde meilleur.  
Avec chaque brique individuelle, on construit une maison. Ce ne sont pas des actes noyés dans l’océan. 
C’est en cela que nous avons besoin de créer un mouvement; à la fois culturel et social. Il y a certaines décisions et changements qui ne peuvent s’opérer que de façon structurelle, politique et économique. 

Nous avons besoin d’être ensemble, d’être des millions, de se parler, d’influencer les responsables politiques et les entreprises, et de s’organiser. Pour parvenir à mobiliser des millions de gens, leur donner envie et que ça se traduise politiquement et économiquement, il faut d’abord que notre imaginaire se transforme, on a besoin d’être ému, d’être porté par un élan. Et cet élan peut venir des artistes, de la culture.

De quelle manière le Mouvement Colibri accompagne les individus ?

Le but de l’association depuis le début est d’inspirer, relier et soutenir les gens. Les inspirer en leur montrant des choses qui marchent, en leur montrant des initiatives qui participent à réinventer la société pour qu’ils puissent s’identifier à ces gens et leur permettre d’aller de l’avant. 

En les reliant, en leur permettant d’être en contact de personnes qui leur ressemblent, qui ont les mêmes questionnements, envies de faire des choses. Et en les soutenant en les formant, par exemple avec l’Université des Colibris qui propose des moocs, formations en ligne sur la permaculture, le recyclage, la démocratie participative etc. 

Ce qui m’a aidé personnellement, c’est de prendre les choses par un bout. 
Il ne faut pas se dire qu’on va sauver le monde seul car cela devient décourageant et on finit par ne rien faire. Il faut plutôt se demander par où on peut commencer et qui va dans le sens d’un monde dans lequel on aurait envie d’habiter. 

Il faut d’abord se poser des questions simples en terme de consommation. Si j’achète des Nike fabriquées au Vietnam, on peut se demander comment elles sont produites, dans quelles conditions et ce que j’encourage en achetant ? Si j’utilise des couverts en plastique ou achète un yaourt; seront-ils recyclés ? Est-ce même possible ? Ou est-ce qu’il va participer à faire grossir la masse de déchets qui nous envahissent ?

Une étude récente révèle que nous avons des traces de plastique à l’intérieur de nos corps… Quand on se pose ces questions, ça nous pousse à faire un minimum de recherches, de comprendre et avoir une attitude plus responsable. Ensuite, on peut éventuellement agir à notre échelle en réduisant sa consommation d’emballage, ou encore manger moins de viande. On peut également s’engager dans des actions collectives. Un vote a eu lieu au parlement pour interdire le plastique à usage unique. Ce vote est le fruit de mobilisation d’un grand nombre d’ONG et de citoyens. Bien d’autres combats sont à mener et méritent d’être soutenus. 

Est-ce que vous avez l’impression que les choses évoluent ?

Je ne les sens pas arriver mais je sens qu’on a besoin de les créer.
Nous tentons d’amener ce que j’appelle un « lobby citoyen », une cellule qui permet de rassembler les énergies : artistes, journalistes, ONG, grand public, parlementaires pour que tout le monde puisse se mobiliser sur quelques sujets stratégiques sur lesquels on a besoin de remporter des victoires

D’une certaine manière, il n’y a jamais eu autant de personnes concernées, conscientes des problèmes et attirées à l’idée de participer si on leur proposait un cadre. Mais pour l’instant, toute cette masse invisible et silencieuse n’est pas organisée donc les mieux organisés – en l’occurence les lobbys – remportent ces victoires.